|
"Dans
tous les pays de l'Union européenne, l'introduction de la concurrence
est en train de remodeler profondément la physionomie des services
publics en réseau. Des marchés européens intégrés et concurrentiels
émergent progressivement dans des activités qui apparaissaient
naguère dominées par de grands monopoles nationaux ou régionaux
très souvent publics.
Énergie,
transports, poste, télécommunications : tous les services publics
français en réseau, en dehors de celui de l’eau, étaient organisés,
jusqu’à une date récente, selon le même modèle. Dans chaque secteur
prédominait un monopole ou quasi-monopole public sous tutelle
de l’État. Ce modèle bénéficiait d’un large consensus national
: il pouvait se prévaloir de brillantes réussites techniques,
de grands programmes d’équipement, de missions de service public
bien remplies. Adapté aux décennies qui ont suivi la Libération,
il est appelé à évoluer profondément car tous les secteurs connaissent
ou vont connaître des évolutions décisives. L’impulsion de ces
évolutions est souvent donnée par l’Union européenne. Mais les
directives communautaires, qui jalonnent des transformations de
grande ampleur, même lorsqu'elles se veulent progressives, ne
sont aucunement le fruit de choix arbitraires. Elles s’inscrivent
bien plutôt dans des tendances lourdes : les services publics
en réseau sont entrés dans une phase nouvelle de leur histoire,
sous l’effet de facteurs de changement décisifs.
Tout
cela a incité un certain nombre de pays européens à s’engager,
proprio motu, dans des réformes de leurs services publics. Leur
expérience a alimenté la réflexion, puis la législation européenne
qui a mis en mouvement les transformations dans l'ensemble des
États-membres. L’inspiration commune des réformes est de restreindre
le champ du monopole – souvent de le limiter à l’infrastructure
– et d’introduire une véritable concurrence dans tout ou partie
des services. La démarche a aussi un autre but : permettre l'émergence
de marchés européens intégrés dans des secteurs gérés naguère
par une juxtaposition de monopoles nationaux voire régionaux.
L’introduction
de la concurrence est appelée à revêtir des formes différentes
d’un secteur à l’autre.
Dans le secteur électrique, beaucoup de pays ont
choisi d’autoriser tous les consommateurs, ou en tout cas plus
de consommateurs que ne l’exige la directive européenne, à choisir
leur producteur. Dans une situation de surcapacité et de faible
croissance du marché, la compétition entre opérateurs stimulée
par la très forte pression des nouveaux "éligibles", s’est installée
avec une rapidité et une intensité qui ont surpris les observateurs.
Conscients de la relative opacité qui a entouré cette montée en
puissance de la concurrence, la plupart des acteurs du secteur
appellent aujourd'hui de leurs vœux une structuration du marché
européen, permettant une concurrence loyale et transparente. Cette
structuration suppose d'abord une harmonisation des droits d'accès
aux réseaux : régulateurs et gestionnaires de réseaux nationaux
s'y emploient déjà dans une approche collégiale. On peut prévoir
que le marché électrique européen de demain s'organisera autour
de "bourses" de l'électricité comportant des marchés spot, des
marchés de contrats et des marchés d'instruments de couverture
des risques liés à la volatilité des prix.
Le
secteur gazier devient, en termes d’organisation
de la concurrence et de régulation, de plus en plus analogue au
secteur électrique : les sources d’approvisionnement se diversifient,
le réseau est de plus en plus maillé, les questions de sécurité
d’approvisionnement se font moins cruciales, une activité de trading
mixte gaz-électricité se développe. Il est probable cependant
que la dynamique concurrentielle sera moins rapide et plus structurée
que dans le cas de l’électricité : il faut, en effet, tenir compte
notamment des contrats à long terme signés par les ex-monopoles.
Le
domaine ferroviaire offre des perspectives contrastées
selon qu’il s’agit de voyageurs ou de fret. Le transport de voyageurs
ne se prête guère à une concurrence directe entre transporteurs
sur un même itinéraire. Ainsi, pour le transport international
à grande vitesse, créneau d’avenir, l’organisation la plus efficace
restera longtemps la coopération entre opérateurs, par exemple
sous forme de filiales communes. En matière de services ferroviaires
régionaux, certains pays choisissent d’introduire la concurrence
entre opérateurs, en utilisant des dispositifs de délégation de
service public. Le fret enfin devrait relever d’une approche spécifique
et autonome. Le transport de marchandises transeuropéen sur longue
distance, autre créneau d’avenir, pourra être stimulé par une
concurrence bien organisée entre opérateurs. La coexistence de
ces organisations différentes selon les activités devra être orchestrée,
ce qui exigera une régulation publique cohérente et forte.
Le
secteur postal, dernier domaine approfondi par
le rapport, est passé en quelques années d’une logique de coordination,
voire de coopération, entre les différents monopoles nationaux
à une logique plus concurrentielle. Dans plusieurs pays, les postes
historiques, même si leur identité nationale reste marquée, multiplient
les alliances internationales et s’engagent dans des stratégies
de croissance externe : les frontières entre services postaux,
transport et logistique se font de plus en plus floues. Dans ce
contexte mouvant, la régulation devra relever des défis nouveaux
: organiser équitablement le financement du service universel,
orchestrer la concurrence entre les postes historiques et des
entrants issus de secteurs variés et porteurs de prestations et
métiers nouveaux.
Au-delà
des diversités techniques et économiques, deux orientations sont
communes à tous les secteurs.
L’introduction de la concurrence, tout d’abord, libère des dynamiques
industrielles : les frontières entre secteurs s’estompent, des
stratégies internationales se déploient, des concentrations se
dessinent, de nouveaux services générateurs de valeur ajoutée
apparaissent. Deuxième aspect, ces dynamiques s’exercent tout
particulièrement à l’échelle européenne. Comme le souhaitaient
les autorités communautaires, soucieuses d’apporter des gains
d’efficacité par la concurrence transfrontalière, un des principaux
effets des directives est d’unifier le marché européen des services
publics. Ces changements n’excluent évidemment pas, les traités
européens sont bien clairs là-dessus, que les États-membres définissent
et garantissent des missions d’intérêt économique général. En
revanche, ils s’accommodent assez mal du maintien de monopoles
publics intégrés.
Extraits
de l'introduction de
Services
publics en réseau : perspectives de concurrence et nouvelles régulations
, Rapport de Jean Bergougnoux, Commissariat général du plan,
avril 2000.
|