Revel : un vrai libéral qui ne s'en laisse pas conter
AlainLaurent, Les 4 vérités hebdos, 1 er avril 2000

 

Venu seulement quatre mois après son recueil de chroniques " Fin du siècle des ombres " ( Fayard, 1999 ), le nouvel ouvrage de Jean-François Revel, " La grande parade " ( Plon 2000 ), ne peut que combler tous ceux qui, comme lui, ont vraiment le goût de la liberté individuelle chevillé à l'esprit. Ces deux titres conséquents constituent ensemble un énorme pavé dans la mare qui consacre encore davantage leur auteur comme le plus décapant des démystificateurs de l'idéologie dominante " politiquement correcte " écrasant la société française.

Dans la Fin du siècle des ombres, on est frappé par l'implacable et courageuse continuité d'un propos qui, depuis 1984, s'en est pris à l' " obsession du partage ", la tyrannie de la référence à " l'exclusion " et de " l'antiracisme idéologique ", l'émergence d'une immigration d'ayants droit " et au " clientélisme de la culture " - le tout sur le fond d'une critique acérée de l'Etat-providence à la Française et de sa " solidarité à sens unique " doublée de l'affirmation du caractère inséparable du libéralisme politique et du libéralisme économique ".

Tous ces thèmes se retrouvent amplifiés et davantage argumentés dans la Grande Parade qui ne se limite pas à la salutaire dénonciation en règle de la complaisance permanente de la gauche envers la réalité foncièrement criminelle du communisme - au prétexte qu'il se serait agi d'une utopie inspirée par un idéal de justice - et de la dissymétrie qui en résulte au regard de la légitime condamnation du nazisme. Au-delà du constat Revel recherche les causes profondes de cette situation qu'il localise dans le goût de l'esclavage des intellectuels de gauche ( confortés par la lâcheté d'une partie de la droite à l' " étatisme borné " ) qui juge le libéralisme plus scandaleux et menaçant que le communisme. Pour lui, c'est cette " haine de la liberté " qui explique le traitement de faveur dont bénéficie encore le collectivisme malgré les horreurs commises et son échec historique patent.

Car non content de critiquer les misérables imprécations de la sainte Trinité médiatico - gauchiste Bourdieu- Forrester-Bové et l'indigence des analyses imputant au libéralisme les échecs dus à sa non - application Revel se livre à une éloquente défense et illustration de l'individualisme libéral qui irrigue tout l'ouvrage.

Mais si, contre les éternels nostalgiques de l'étatisme et du collectivisme, il tient qu'il n'y a " pas d'autre économie que l'économie de marché " et que " l'amélioration du libéralisme ne peut venir que du libéralisme ", l'auteur de la Grande Parade n'est certes pas aveugle sur deux points fondamentaux qui échappent trop souvent aux thuriféraires béats de l'idée libérale. Tout d'abord, il ne tient pas celle-ci pour une idéologie " totale " ayant réponse à tout : " le libéralisme ne résout pas tous les problèmes " ; et pour lui, la " société de marché " relève d'une fumeuse utopie : " dans toute société …il y a des activités, des valeurs, des institutions qui échappent au marché…le libéralisme n'entend nullement soumettre au marché ce qui n'en relève pas ". Revel en est d'autant plus à l'aise pour déplorer que ce libéralisme réaliste soit rejeté dans une France viscéralement bloquée et auto tétanisée par un " fond, presque inconscient de culture anti - libérale ". Le diagnostic Revelien est ici exempt de toute illusion, il y a " une résistance française au libéralisme " plus forte que tout, nourrie d'égalitarisme et de la peur de la concurrence, de la peur de la responsabilité ". Dans leur majorité, les Français continuent à préférer l'Etat omnipotent à la liberté individuelle. Comment venir à bout de cette perverse exception : là est tout le problème désormais …

L'accueil réservé à gauche à la Grande Parade prouve que Revel a visé juste et mis le doigt là où ça fait le plus mal. Les réactions y sont au minimum gênées mais plus volontiers suavement furieuse. La plus édifiante est celle du monde, lui aussi mis en cause et si vertueusement drapé dans son pseudo - magistère moral. Dans le " Monde des Livres " du 24 mars, D. Vernet feint de devoir se borner à une simple relation des thèmes Revelien au prétexte que leur auteur récuserait d'avance toute critique en y voyant une preuve supplémentaire de complicité avec le fascisme rouge. Et bien, c'est justement de cela qu'il s'agit : en réagissant comme ils le font, les incurables Tartuffes de l'intelligentsia gaucho-socialiste persistent et signent - pour eux le communisme demeure moralement excusable et le libéralisme est bien l'ennemi public n°1 . CQFD.

Parvenu au faîte d'une œuvre qui depuis " Pourquoi des philosophes " et ensuite " La tentation totalitaire ", " la grâce de l'Etat ", " Le rejet de l'Etat ", " La connaissance inutile " et " le regain démocratique " est constamment et avec cohérence, montée en puissance comme en acuité, Jean-François Revel aurait pu rester tranquillement juché sur son piédestal de l'Académie française. Il a préféré remettre ça, s'engager encore plus rudement dans le combat pour la liberté individuelle au risque de prendre des coups bas et se faire davantage haïr par les ennemis liberticides de l'individu. Qu'il en soit remercié : Tant d'autres qui pourraient en faire ( presque ) autant sont si … " prudent " ! Mais ce faisant, il s'affirme comme le grand successeur d'Aron entant que principale figure intellectuelle du vrai libéralisme en France ( de plus reconnu dans le monde entier ) sans jamais cesser d'être l'esprit libre qu'il a toujours été

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