Alain
Madelin :
le
gouvernement ferait mieux de supprimer les sanctions
Le
plan Juppé conduisait tout droit à l'étatisation
du système de soins, explique Alain Madelin, président
de Démocratie libérale, dans un entretien avec «
le Quotidien ». Candidat à l'élection présidentielle,
il affirme aussi que la réforme de l'assurance-maladie
qu'il préconise, fondée sur la décentralisation,
la responsabilité et une plus grande liberté des
acteurs de santé, serait la première qu'il mettrait
en euvre. Il se prononce pour une revalorisation des honoraires
médicaux, pour l'organisation d'élections à
la Sécurité sociale et pour une réforme de
la politique hospitalière, avec une tarification unique
pour les hôpitaux publics et les cliniques.
LE QUOTIDIEN
: Croyez-vous que les médecins libéraux soient enfin
réconciliés avec la droite et que le traumatisme du
plan Juppé n'est plus qu'un mauvais souvenir ?
ALAIN MADELIN : C'est à eux qu'il faut d'abord le
demander ! Mais, il est vrai que le gouvernement de 1995 s'est trompé
de direction. Et c'est aussi une des raisons de ma démission
du gouvernement à l'été 1995. Vous savez également
que j'ai refusé de voter la réforme Juppé,
qui allait à l'encontre de principes et de l'esprit de responsabilité
que je prône depuis toujours et qui doivent animer les professionnels
de santé.
Ce texte, au contraire, conduisait tout droit à l'étatisation
du système et l'on a voulu faire jouer aux médecins
un drôle de rôle dans cette affaire, parce qu'on n'arrivait
pas à maîtriser la situation de l'assurance-maladie
et de ses dépenses.
LE QUOTIDIEN
: Le
plan Juppé est donc une erreur ?
ALAIN MADELIN
: Sans aucun doute. Et c'est d'autant plus grave que cette réforme
a servi d'exemple aux successeurs d'Alain Juppé qui ont poursuivi
dans cette ligne. Or, c'est tout le contraire qu'il faut faire.
La déresponsabilisation des acteurs du monde de la santé
conduit tout droit à l'étatisation de la Sécurité
sociale. Preuve de cette déresponsabilisation, l'application
de sanctions collectives prévues par le plan Juppé.
Un principe inacceptable : ce n'est pas parce qu'un automobiliste
a fait une infraction au code de la route qu'il faut pour autant
sanctionner toute la file des automobilistes. Or, le principe des
sanctions collectives appliquées aux médecins ressort
de cette politique. Cela n'est pas acceptable.
Gaspillages à éviter
LE QUOTIDIEN : Les réformes que vous prônez
vont donc à l'inverse de celles décidées par
le gouvernement de 1995 et de ses successeurs ?
ALAIN MADELIN
: Il est clair que tout ne peut plus être décidé
unilatéralement par le pouvoir central parisien, par un ministre.
Il faut au plus vite accomplir une décentralisation, accroître
la responsabilité individuelle de tous les acteurs du monde
de la santé, en mettant en place l'autonomie de gestion des
caisses et la décentralisation de l'assurance-maladie, qui
doit être ouverte à d'autres partenaires que les caisses
actuelles. Seule la pratique de la responsabilité et de la
liberté permettra de trouver le meilleur rapport qualité-prix
des actes médicaux, des soins hospitaliers, qu'ils soient
publics ou privés. Il ne s'agit pas de faire des économies
sur la santé, mais une économie de la santé
: pour découvrir le bon prix, il faut mettre en pratique
cette liberté, sans vouloir tout enfermer dans une enveloppe
comptable pour limiter les dépenses. Il y a une foule de
gaspillages à éviter par la mise en pratique de cette
liberté, et il n'y aura alors que des gagnants : les médecins,
les assurés sociaux, les contribuables.
LE QUOTIDIEN
: Ouvrir l'assurance-maladie à d'autres partenaires que les
caisses, cela ressemble en fait, bien qu'on n'en connaisse pas encore
précisément les détails, aux projets du patronat
en la matière.
ALAIN MADELIN
: Ce que nous préconisons, c'est une réforme en
profondeur qui passe par la régionalisation et la responsabilisation
de tous les acteurs du monde de la santé. Cela demande l'intervention
des caisses primaires, c'est sûr, mais aussi des caisses complémentaires,
mutuelles comme assurances privées. Il faut faire le contraire
de ce qu'on a fait jusqu'alors et qui débouche sur un système
dans lequel le prix de chaque acte est de plus en plus cher et où
l'on rembourse de moins en moins. J'ajoute que, si j'en ai la possibilité,
c'est cette réforme de l'assurance-maladie que j'engagerai
en premier.
La Sécurité sociale
: une usine à gaz
LE QUOTIDIEN : La question du financement du système
est essentielle. Aujourd'hui, l'assurance-maladie est financée
par les cotisations salariales et patronales, ainsi que par la CSG
qui prend de plus en plus d'importance. Avez-vous des projets en
la matière ?
ALAIN MADELIN
: Ce que je souhaite, c'est que la CSG serve d'abord à
financer la maladie et qu'elle ne supporte pas tout ce qui ressort
de la solidarité nationale ou de la famille. Aujourd'hui,
personne ne comprend plus rien aux comptes de la Sécurité
sociale, entre le financement des trente-cinq heures, les charges
indues ou autres, c'est une usine à gaz. Il faut mettre à
plat ce système, et surtout rendre à l'assurance-maladie,
ce qui lui appartient.
LE QUOTIDIEN
: Le départ du Medef du conseil d'administration de la CNAM
est-il un événement inquiétant à vos
yeux ?
ALAIN MADELIN
: Bien que je n'aie jamais été partisan de la
politique de la chaise vide, je comprends cette décision
du Medef. Je lui reprocherais même de ne l'avoir pas fait
plus tôt. Mais cela montre une nouvelle fois que le système
est vraiment malade et qu'il faut tout reprendre à la base.
Je reste partisan du paritarisme et c'est dans cet esprit que je
préconise l'organisation d'élections à la Sécurité
sociale - sans cesse reportées depuis des années -,
là aussi dans un souci de responsabilisation. Des scrutins
auxquels pourraient également participer des associations
de malades.
LE QUOTIDIEN
: Le gouvernement a engagé une grande concertation avec les
professionnels de santé et les médecins, avant de
leur faire des propositions. Quel regard portez-vous sur cette concertation
?
ALAIN MADELIN
: Si j'en crois les échos que j'en ai eu, ce fut surtout
« paroles, paroles », sans aucune décision d'envergure.
Le gouvernement aurait mieux fait, à mon avis, de supprimer
le système de sanctions collectives pour les médecins,
comme ils le demandent, et d'engager une réforme en profondeur
du système actuel.
LE QUOTIDIEN
: Avec un nouveau système de maîtrise plus souple ?
ALAIN MADELIN
: La maîtrise des dépenses, et c'est la suite logique
du raisonnement que je tiens depuis le début de notre entretien,
passe par une plus grande responsabilisation du corps médical.
Mais cela exige une revalorisation des honoraires, comme les médecins
le demandent aujourd'hui. Je ne ferai pas la comparaison habituelle
entre le tarif d'un plombier et les honoraires d'un médecin,
mais il faut bien comprendre qu'avec le niveau actuel de leur rémunération,
les médecins n'ont pas intérêt à limiter
le nombre de leurs actes et que cela ne les incite guère
à faire preuve de responsabilités en la matière.
Je combats pour ma part pour une médecine plus libre et plus
responsable. J'ai toujours défendu les professions indépendantes
parce qu'elles sont porteuses de réelles valeurs de liberté
et de responsabilité. Il en va de même pour les médecins
qui doivent comprendre que vouloir une médecine plus responsable,
ce n'est pas un choix compromettant mais un choix de société.
LE QUOTIDIEN
: Vous soutenez donc les revendications des généralistes,
notamment, qui demandent une revalorisation importante de leurs
honoraires.
ALAIN MADELIN
: Bien évidemment.
LE QUOTIDIEN
: L'hôpital est en crise. Quels remèdes préconisez-vous
?
ALAIN MADELIN
: Le système est complètement usé. Les
coûts diffèrent, parfois d'une manière considérable,
d'un établissement à l'autre, d'une région
à l'autre, sans que l'on en comprenne vraiment les raisons.
Il n'y a aucune politique cohérente. Là encore, parce
que tout est décidé par le pouvoir central. Même
les préfets sanitaires, les directeurs des agences régionales
de l'hospitalisation sont nommés en conseil des ministres,
ce qui fait que le pouvoir politique choisit les responsables des
hôpitaux régionaux.
Je prône une décentralisation, une responsabilisation
au niveau local, qui associe gestionnaires locaux de l'assurance-maladie
et professionnels de santé qui pourront décider de
stratégies particulières, qui pourront se comparer
à d'autres régions pour éventuellement s'améliorer
et rectifier leur politique en la matière. Des pays comme
l'Espagne ou la Suède ont montré l'exemple. A nous
aussi de mettre en place une grande réforme hospitalière
qui donne un pouvoir nouveau aux autorités locales.
Mais le plus inquiétant sans doute aujourd'hui, c'est que
le gouvernement, comme il le fait d'une autre façon pour
les médecins libéraux, essaie de faire payer à
l'hospitalisation privée les erreurs de sa politique. Cela
est très grave et nombre d'établissements privés
se battent aujourd'hui pour survivre, des établissements
dont pourtant les performances médicales sont le plus souvent
très bonnes.
Cliniques : « Une situation
dramatique »
LE QUOTIDIEN : Le gouvernement aurait ainsi la volonté
de privilégier le public au détriment du privé
?
ALAIN MADELIN
: Je ne sais pas si c'est délibéré, mais
c'est en tout cas le résultat de la politique menée
jusqu'à présent. Il faut au plus vite y remédier
et mettre en place une tarification unique, à missions égales,
pour le public et le privé.
LE QUOTIDIEN
: Vous êtes donc solidaire de l'action des responsables des
établissements privés qui ont décidé
de refuser toute admission, sauf les urgences bien évidemment,
les 24 et 25 octobre.
ALAIN MADELIN
: Non seulement je les soutiens, mais je les incite surtout
à aller voir leurs élus, notamment socialistes, pour
leur faire part de la situation dramatique de l'hospitalisation
privée et des conséquences pour la santé publique.
LE QUOTIDIEN
: Vos critiques du système de santé et de protection
sociale sont-elles vraiment comprises par l'opinion qui semble penser
au contraire que la qualité des soins est satisfaisante dans
notre pays ?
ALAIN MADELIN
: Et cela est vrai. Mais c'est en traquant les gaspillages que
nous arriverons à améliorer cette qualité des
soins et aussi le niveau des remboursements. Cela aussi est vrai.
Les Français doivent le savoir.
La qualité des soins dans notre pays reste bonne, malgré
les dysfonctionnements dont nous avons parlé. Ce sont les
médecins qui sont sacrifiés.
Alain
Madelin
invite les médecins et les professionnels à dialoguer
avec lui par e-mail
sante@alainmadelin.com
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