Alain Madelin Invité de l'émission "Questions directes à"
Présentée par Jean-Pierre Elkabbach
Sur Europe 1 Dimanche 29 avril 2001

 

Jean-Pierre Elkabbach : Alain Madelin, bonjour et bon dimanche.

Alain Madelin : Bonjour, Jean-Pierre Elkabbach.

JPE : une majorité de téléspectateurs se précipitent pour regarder en ce moment sur M6 "Loft Story". 11 célibataires enfermés dans un loft sous l'oeil constamment ouvert de 26 caméras, régalant de tous les détails même intimes de leur vie. Curiosité durable ou passagère, on verra. Preuve de nouvelles libertés. Qu'est-ce que cela signifie pour un dirigeant politique.

AM : Rien.

JPE : Il n'y a pas une signification sur l'évolution de sa propre société ?

AM : Sûrement. Mais est-ce que cela concerne forcément la politique ? Moi je ne participe pas vraiment d'instinct à ce voyeurisme. Mais si ça intéresse des gens, bon, eh bien, c'est comme cela.

JPE : Oui, mais est-ce que les hommes politiques doivent se préoccuper de l'évolution des moeurs de leurs concitoyens ?

AM : S'agissant de la liberté de communication, je la défends. Vous avez le droit de faire de toutes les émissions que vous voulez. Vive la liberté ! Simplement votre liberté de faire ne m'empêche pas, quant à moi, la liberté de dire non. Et si je trouve qu'il y a trop de violence à la télévision pour les enfants, eh bien je fais une association avec d'autres parents pour dire : "la violence ça suffit". Vous voyez dans ce que je dis : une société c'est certes le pouvoir d'agir, le pouvoir de choisir, mais c'est aussi des contre-pouvoirs. Et si dans quelques temps il y a une lassitude par rapport à ce voyeurisme des émissions du style "Loft", eh bien il y aura des contre-pouvoirs qui se feront sentir et on déprogrammera ce genre d'émissions.

JPE : Qu'est-ce qui vous a le plus enthousiasmé, Alain Madelin, cette semaine ?

AM : Peut-être quand même cet Américain touriste de l'espace. C'est quand même une formidable aventure.

JPE : Ah, si on avait les 140.000 millions de dollars pour aller faire un tour avec lui ou comme lui...

AM : Non mais c'est extraordinaire de penser tout de même que... cette extraordinaire capacité de maîtriser des choses que l'on croyait non maîtrisable il y a quelques dizaines d'années.

JPE : Et qu'est-ce qui vous a le plus choqué ?

AM : Choqué ? Le boycott stupide de Danone. Peut-être que l'on en reparlera.

JPE : Absolument.

AM : Mais d'un côté on boycotte Danone. A mon avis, c'est un boycott stupide, inutile, contre-productif. Et de l'autre côté on est bien obligé de subir les grèves de la SNCF. Là je ne peux pas boycotter le train. Parce que si je peux changer de yaourt, je ne peux changer de train parce qu'il y a le monopole.

JPE : C'est toutes les contradictions.

AM : Il y a deux poids, deux mesures entre ceux qui sont un peu les politiquement forts et qui exploitent les usagers captifs.

JPE : Et les politiquement forts ne sont pas forcément ceux qu'on croit.

AM : Pas forcément ceux que l'on croit. En tout cas la SNCF c'est vraiment un scandale quand on pense au statut tout à fait privilégié. Une grande entreprise, fut-elle publique, a certes des droits, mais elle a aussi des devoirs.

JPE : Alain Madelin, dans un an les Français auront pour 5 ans un nouveau Président de la République. Est-ce que ce serait bien que ce soit le même ?

AM : Eh bien écoutez, on change. On change d'époque. On change de programmes de télévision. On change de montres. On change de vêtements. Il est normal qu'à chaque échéance présidentielle, on se pose la question : "faut-il changer de Président ?" En tout cas j'entends pour ma part contribuer à ce changement.

JPE : Et est-ce que vous croyez à la probabilité que ce sera le même, Jacques Chirac ?

AM : Ecoutez, si je suis candidat, c'est parce que je crois à la probabilité qu'il y ait un autre Président que Jacques Chirac.

JPE : Et pourquoi on pense plus souvent que vous êtes moins le candidat DL à l'Elysée que le candidat de l'Elysée ?

AM : Oh, ça, sûrement pas. Je ne suis pas le candidat d'un parti. Je suis en réalité le candidat d'un projet. Et dans le projet moderne que je porte depuis longtemps, je crois qu'il y a des centristes, des gaullistes, des libéraux qui peuvent se retrouver. Et je suis persuadé que les jeux sont loin d'être faits aux prochaines élections présidentielles et qu'entre Jacques Chirac et Lionel Jospin, il existe un formidable espace de modernité.

JPE : Mais est-ce que vous sentez monter, comme ça, dans le pays, un appel, un désir, une demande d'Alain Madelin ?

AM : Je ne le dirais pas comme cela parce que cela ferait prétentieux. Mais je crois que l'offre qui peut être la mienne correspond et à un besoin du pays et à une attente des Français.

JPE : On va voir ce que c'est. Mais en quoi Jacques Chirac que vous aviez soutenu tellement en 1995, a démérité ? Pourquoi vous ne recommenceriez pas cette fois-ci ?

AM : Mais non. Parce que j'ai déjà donné. Parce que j'ai envie de changement fort. Parce que je pense aujourd'hui être davantage capable de porter les réformes dont le pays a besoin. Ces réformes, voyez-vous, ce sont celles qui ont été entreprises un peu partout autour de nous. En Angleterre, avec Margareth Thatcher, mais continuées par Tony Blair. En Belgique, avec Guye Verhofstadt et une coalition arc-en-ciel. En Allemagne avec la nouvelle CDU, mais aussi pour une part avec Gerhardt Schröder.

JPE : En Espagne.

AM : En Espagne, Aznar, oui. En Italie, peut-être demain vers Berlusconi et peut-être même pour une part avec les socialistes italiens. Donc ce sont des réformes fortes dont on essaie de faire croire que les Français n'en veulent pas. Eh bien je vais leur proposer ces réformes fortes. Et je suis persuadé que cette offre, si elle est proposée aux Français, elle peut être choisie comme elle l'a été en Angleterre, en Belgique, en Italie, en Espagne ou en Allemagne.

JPE : Donc vous voulez qu'elles n'ont pas été faites. Est-ce que ça veut dire que c'est là-dessus que reposent vos doutes à l'égard de votre ancien allié dont vous avez été le supporter ?

AM : Non, ne cherchez pas à m'opposer...

JPE : Je cherche à comprendre.

AM : Alors si vous cherchez à comprendre, voici ma réponse. Je suis persuadé qu'il y a aujourd'hui, en matière de fiscalité, besoin d'une réforme forte pour avoir une fiscalité adaptée au nouveau monde, à la nouvelle croissance, à la nouvelle économie. Je suis persuadé qu'en matière d'éducation, il y a besoin de libérer vraiment, complètement ce système éducatif vermoulu et de le décentraliser profondément. Je suis persuadé qu'en matière de structures et d'institutions nous avons besoin, comme d'autres pays autour de nous, d'une véritable décentralisation. C'est la raison d'ailleurs pour laquelle je soutiens ce premier pas timide qui est celui du statut pour la Corse en disant qu'il faut étendre ce statut, et même aller plus loin, à l'ensemble des régions. Je pourrais prendre d'autres exemples. Mais ce sont là des réformes que je suis seul à porter.

JPE : Mais il n'y a pas de différence entre vous et l'UDF centriste libéral européen qui est Français Bayrou.

AM : Ecoutez, vous pouvez reprendre chacun de ces thèmes et vous verrez s'il y a des différences. Moi je dis : "il y a des différences. Observez la différence. Ecoutez la différence. Et vous verrez bien". Je crois que ces réformes, encore une fois, cette politique qui partout autour de nous est offerte en Europe, je serais sans doute le seul à la porter aux élections présidentielles.

JPE : Il dit la même chose. Il a encore dit à peu près la même chose.

AM : Non, pas cette politique-là. Je viens de parler de décentralisation. Qui parle avec autant d'audace de décentralisation que moi ? Et prenons l'exemple de l'Education nationale. L'Education nationale autour de nous, partout on la décentralise pour mieux la réformer et pour mieux la faire coller aux réalités. Je crois que je serais le seul à dire ça. C'est pourtant du bon sens. Mais si je suis seul à dire ça, il n'empêche, Jean-Pierre Elkabbach, que je suis persuadé qu'il y a aujourd'hui une majorité de Français pour épouser ces choix réformateurs.

JPE : On voit bien pour le centre, il n'y a pas l'ombre d'un doute, il n'y en a d'ailleurs plus de depuis longtemps, que François Bayrou se présentera en 2002. Vous l'avez entendu hier. Il a, a-t-il dit, l'ambition, l'équipe, le programme. Réconcilier, rassembler, la France humaine. Il croit aux majorités d'idées. Est-ce que deux candidats pour le centre, deux sauveurs de plus pour la France, ça ne fait pas un de trop ?

AM : Eh bien, ça, deux candidats pour le centre. Cela pose effectivement un problème, mais c'est le problème de M. Bayrou et de M. Chirac.

JPE : Et vous, vous êtes où, alors ?

AM : Ah, moi je ne suis pas au centre. Je suis résolument à la modernité, résolument. Et mon seul adversaire, en réalité, dans cette campagne électorale, c'est et ce sera Lionel Jospin. Je veux opposer une alternative moderne à la politique socialiste.

JPE : Et vous pensez que lui est la modernité à sa manière, ou le ringardisme ?

AM : Ecoutez, j'observe les efforts qui sont faits par d'autres pour se mettre à l'heure du monde et aux couleurs de la vie aujourd'hui. C'est très bien. Vous ne réussirez pas à m'opposer. Je suis candidat pour un projet et je suis candidat avec vraiment l'objectif de rassembler au-delà. Et s'il y a des gens qui se sentent au centre et s'il y a des gens qui se sentent gaulliste et qui peuvent aujourd'hui se retrouver dans ce que je peux proposer, ne comptez pas sur moi pour attaquer tel ou tel de mes concurrents à l'élection présidentielle.

JPE : vous m'avez dit que vous pensiez à Lionel Jospin comme adversaire.

AM : C'est pour ça que je ai dit : "concurrents". J'ai fait une bonne distinction.

JPE : Très bien. On voit que vous allez vous présenter. Cela c'est sûr. Est-ce que c'est, soyons sérieux maintenant, pour vous rallier à Jacques Chirac ? Pour devenir finalement un ministre du prochain gouvernement de Chirac ?

AM : Sûrement pas.

JPE : C'est-à-dire qu'au deuxième tour, si vous n'êtes pas là, vos voix vous ne les donnez pas à Jacques Chirac ? Vous pourriez éventuellement les donner à quelqu'un d'autre ou laisser libres les Français de voter comme ils veulent ?

AM : Ecoutez, d'abord, premièrement, je suis candidat non pas pour figurer, non pas pour témoigner. Je vous l'ai dit tout à l'heure. C'est une décision qui n'est pas facile à prendre. On la prend, on mesure la responsabilité qui est la sienne. Je suis convaincu qu'il y a une possibilité de rassembler une majorité de Français au premier tour et donc au deuxième tour, Jean-Pierre Elkabbach, autour des propositions qui sont les miennes. Si ceci n'arrivait pas au premier tour, si tel ou tel autre candidat était en tête, eh bien nous regarderons dans le cadre d'un pacte réciproque. Vous savez, vous n'êtes pas propriétaire de vos voix. Et ce qui compte c'est que celles et ceux qui vous font confiance au premier tour, puissent éventuellement prolonger leur confiance pour un autre au deuxième tour. Je ferais tout pour qu'ils puissent prolonger cette confiance au deuxième tour avec leur candidat du premier tour.

JPE : Sous le gouvernement Jospin, Alain Madelin, le chômage est descendu à 8,7% avec 85.000 chômeurs de moins en mars. La croissance en 2000 c'était 3,3. On annonce qu'en 2001 elle serait plus forte qu'en Allemagne et qu'au Royaume Uni, peut-être à 2,7-8. Est-ce que vous dites que Lionel Jospin réussit, votre concurrent ?

AM : Non, je dis, l'économie réussit. Les entreprises et les entrepreneurs réussissent. On ne peut pas dire que les entreprises ne créent pas d'emplois aujourd'hui. Je veux dire, la réalité c'est qu'une économie de liberté, mondialisée est une économie de plein emploi. J'ai toujours cru à cela. Vous m'avez entendu, ici même, si ma mémoire est bonne, à Europe1, Il y avait un de vos confrères qui disait : "M. Madelin vous ne pouvez pas dire sérieusement cela". Il y a quelques années lorsque je parlais de la possibilité du retour au plein emploi. Les socialistes sont arrivés, il faut quand même le rappeler, en 1997 au pouvoir, un peu là par hasard, un peu par défaut, mais ils sont arrivés avec l'idée qu'il n'y avait pas assez d'emplois pour tout le monde et qu'il fallait partager...

JPE : Vous voyez, Lionel Jospin devient madeliniste. C'est bien.

AM : ... et qu'il fallait partager la pénurie d'emplois, d'où ce projet des 35 heures.

JPE : Vous êtes d'accord avec ce que dit par exemple,...

AM : Attendez, je dis : ce sont les entreprises et les entrepreneurs qui créent les emplois. Et nous n'avons pas encore assez mesuré toutes les modifications que va représenter demain la possibilité de retour à une société de plein emploi. Cela change tout. Cela change notamment toute la donne sociale en matière de licenciements. A l'heure actuelle, on met sur le dos de quelques entreprises des restructurations qui sont parfois pénibles, douloureuses, parfois mal conduites, mais qui sont nécessaires. Mais c'est un peu l'arbre qui cache la forêt parce que, de l'autre côté, vous avez quand même cette perspective plus exaltante qui est le retour au plein emploi.

JPE : Lionel Jospin a refusé la proposition insistante de ses alliés, cette semaine, d'interdire les licenciements. Il veut protéger lui aussi les entreprises. Est-ce que vous croyez que sa gauche à lui s'est converti à une certaine forme de modernité dont vous voulez être le héraut ?

AM : Non, bien sûr que non. M. Jospin est manifestement écartelé. Mais ce que je lui reproche c'est de céder à la démagogie, à la facilité. Alors certes, interdire ce serait tellement stupide, il dit non. Mais, dans le même temps, prétextant de l'affaire Danone, on fait un projet de loi absurde qui serait rigoureusement sans aucun effet sur les licenciements ou plus exactement les reclassements de l'entreprise Danone, mais qui va frapper des centaines de milliers de petites entreprises, en renchérissant le coût du travail. Moi, je crois à la responsabilité sociale d'une entreprise. J'ai dit cela tout au début de l'affaire Danone. Certains d'ailleurs à droite, me l'ont reproché. Ils ont tort. Une grande entreprise, une grande marque a une responsabilité, bien évidemment. Et si elle a les moyens de faire une restructuration sans casse, en réindustrialisant les sites qui sont frappés et en proposant des offres de reclassement à celles et ceux qui son frappés par les menaces de licenciements, eh bien elle doit le faire. Donc je crois à la responsabilité sociale des entreprises. Mais dans le même temps, dans une société de plein emploi que nous allons retrouver, la question qui se pose, c'est de savoir les coûts de restructuration, parce qu'il y aura toujours des coûts de restructurations... Tenez, je vais vous donner un exemple.

JPE : Est-ce qu'ils doivent être pris en compte par l'Etat ou par les entreprises, elles-mêmes, dans cette politique sociale ?

AM : Ni l'un, ni l'autre.

JPE : C'est qui ?

AM : Je vais prendre un exemple. Bientôt on va passer à l'euro. Les petits bureaux de change, c'est un métier qui va disparaître. La restructuration est indispensable. Qui doit payer ? L'entreprise, elle-même ? Quand on est Danone, oui, on peut le faire. Mais quand vous êtes une toute petite entreprise et que vous n'avez pas les moyens, vous ne pouvez le faire. L'Etat non plus. Entre les deux, on a inventé quelque chose qui s'appelle l'assurance-chômage. Donc je dis qu'aujourd'hui ce sont des mécanismes nouveaux d'assurance-chômage qui permettent de mutualiser le coût des restructurations, j'allais dire presque sans douleur, pour l'ensemble des entreprises qu'il faut réinventer.

JPE : On va prendre deux exemples pour être concret et pas faire de la théorie. Mais au passage, je note que, pour vous, les Verts, Robert Hue, et peut-être une partie des socialistes qui manifestent ou appellent à la vigilance et à l'action, font plutôt de la démagogie que de la pédagogie.

AM : Oui, bien sûr.

JPE : Et vous êtes d'accord avec ce que je lisais dans le Journal du Dimanche d'aujourd'hui de Jean-Marie Messier : "ce n'est pas la bourse qui commande les plans sociaux, mais la concurrence". Et il a ajouté : "Halte à la démagogie politique".

AM : Mais bien sûr, c'est le consommateur. Cela étant, Jean-Pierre Elkabbach, moi je crois qu'il est bon que, dans une société, il puisse exister des contre-pouvoirs. Je trouve le boycott de Danone absurde. Mais j'aime bien que l'on puisse avoir une mobilisation citoyenne le cas échéant pour boycotter une entreprise. Si une entreprise fait travailler des enfants à la chaîne, au Pakistan ou ailleurs, et si ces produits sont vendus en France, on a le droit de la dénoncer.

JPE : Donc il faut boycotter Total Fina, qui est installé en Birmanie et qui utilise aussi...

AM : C'est plus compliqué.

JPE : J'ai dit deux exemples.

AM : Si vous me permettez, je vais terminer quand même sur ce point. Si vous ne voulez pas qu'on en appelle éternellement à l'Etat, à une sorte de super-pouvoir d'Etat sur les entreprises. Il faut accepter qu'il puisse y avoir des contre-pouvoirs, y compris celui des salariés, celui des actionnaires, mais y compris un contre-pouvoir d'opinion publique, le contre-pouvoir citoyen.

JPE : Alors, deux exemples. Moulinex-Brandt va fermer des usines. Quelle est votre solution ?

AM : Mais je n'ai pas de solution. Mais ce sont des restructurations, Jean-Pierre Elkabbach, qui sont nécessaires. Ma solution, s'il y en a une, c'est de faire en sorte que la restructuration industrielle se fasse sur les sites et que dans les villes en question, que les commerçants ne ferment pas le rideau.

JPE : D'accord.

AM : Et deuxièmement de faire en sorte, et ce sont des entreprises qui ont les moyens, et aujourd'hui dans un contexte de retour au plein emploi, on peut le faire, une restructuration industrielle qui aboutisse à zéro licenciement sec. Maxi reclassement, mini licenciement.

JPE : Même chose pour AOM-Air Liberté qui va bientôt se séparer d'un tiers de ses salariés, de ses 6.000 salariés, c'est-à-dire 1.500, 1.800 ?

AM : Je crois qu'il est extrêmement important pour une entreprise, et surtout pour des grandes marques, comme celles que vous venez de citer de monter que l'on respecte les hommes et les femmes qui y travaillent ou qui y ont travaillé pour vous, qu'on ne les considère pas comme des Kleenex ou des citrons pressés.

JPE : Le juge Halphen s'est dessaisi, cette semaine, de ce qu'il croit concerné Jacques Chirac dans les affaires HLM de Paris. Il estime que c'est du ressort de la Haute Cour de Justice. Votre avis ?

AM : Si M. Halphen pense, c'est un problème juridique compliqué, qu'il y a des charges graves concordantes contre Jacques Chirac, alors, vous le savez, en vertu du droit français, il n'avait pas le droit de le convoquer comme témoin. Donc il y a là un mystère de la procédure que je n'explique pas.

JPE : Dans la campagne électorale, puisque vous voulez être présent en 2002, est-ce que vous poserez le problème de l'immunité du Président de la République ?

AM : Oh, il sera posé nécessairement, sans que j'ai besoin de le poser. Mais disons qu'il faut trouver un juste milieu entre la Haute Cour qui est extrêmement difficile, complexe à réunir et qui peut donner le sentiment d'un règlement de compte politique et le fait que le Président de la République apparaisse comme un citoyen au-dessus des lois. D'autres pays ont trouvé une solution intermédiaire. Je crois qu'il faudra qu'on réfléchisse nous aussi à une solution.

JPE : Mais ce qui est en ce moment en jeu, est-ce que c'est un opération politico-judiciaire contre le président de la République ou une vraie affaire avec de vrais reproches fondés sur le fonctionnement ancien de la mairie de Paris ?

AM : Ecoutez, je dispose sur ce point des mêmes informations que vous et j'ai le jugement que vous pouvez avoir vous même en tant que journaliste ou en tant que citoyen. Il y a manifestement une affaire à la mairie de Paris et il y a manifestement une exploitation politique. Donc entre les deux il faudrait qu'il y ait la justice mais la justice est bloquée parce qu'il y a une problème de procédure que vous souligniez. Et c'est vrai qu'il faudra se poser la question pour l'avenir.

JPE : Mais est-ce qu'en l'occurrence vous vous sentez, malgré tout, parce qu'il y a une exploitation politique, aux côtés de Jacques Chirac, à 100% ? Ou à 90 d'ailleurs ?

AM : Je me suis déjà exprimé très clairement. J'ai estimé que quelque soit la personnalité qui est en cause, il y a des procédures qui sont à respecter et que la justice se grandit chaque fois qu'elle les respecte.

JPE : Est-ce que vous dites, comme François Hollande, que finalement ce sont les Français qui vont juger, rendez-vous en 2002 ?

AM : Non parce que ceci est une manière de faire une sorte d'exploitation médiatique des insinuations ou des éléments fournis à l'opinion par le juge Halphen. Je souhaite très sincèrement, Jean-Pierre Elkabbach, que l'échéance de 2002... Bien sûr, on aura comme ça, en filigrane, quelques petites affaires. Mais je souhaite qu'elle porte sur l'essentiel, sur le grand enjeu de cette échéance. Ce sera quand même le premier grand présidentiel du nouveau siècle. L'enjeu pour moi c'est la modernisation de notre pays.

JPE : Le président de la République a reçu vendredi les élus de la Somme, les élus de droite, pas de gauche. Même minoritaires, les élus et les électeurs picards de gauche se disent : "tiens, il y a les bons, qui sont fréquentables et qui sont reçus et les autres". D'abord qu'est-ce que vous en pensez et qu'est-ce que vous pensez du comportement à la fois de l'exécutif ou du double exécutif à l'égard des malheureux Picards qui souffrent d'une manière exceptionnelle depuis des semaines noyés dans les inondations ? Et vous avez connu d'une manière plus restreinte les inondations à Redon à un moment.

AM : Oui, à Redon, on a connu des inondations. Mais c'est vrai qu'elles étaient d'une ampleur considérablement inférieure à ce que l'on connaît dans la Somme et je sais la souffrance que cela représente pour des populations qui ont le sentiment d'être les victimes de la fatalité et parfois d'être abandonnés des pouvoirs publics, même si par ailleurs les secours fonctionnent bien. Je trouve bien que les tous les hommes politiques quel qu'ils soient marquent leur considération pour la souffrance de leurs compatriotes. C'est d'ailleurs ce qu'avait fait Lionel Jospin en se rendant chez moi à Redon.

JPE : Au moment où nous terminons, il y a toutes ces informations qui viennent de Kabylie. Est-ce qu'on peut dire un mot sur ces violences ? La Kabylie et Tizi Ouzou et quelques autres villes sont presque à feu et à sang. Il y a une appréciation, une émotion, une peur d'Alain Madelin pour ce pays ?

AM : Oui, moi, j'aime l'Algérie. Enfin j'aimerais voir une Algérie démocratique, prospère, respectueuse de toutes les cultures et respectueuse de la Kabylie. Il y a encore du chemin et le régime qui est en place à Alger, vous le savez, je l'ai déjà dit, ne me paraît pas à la hauteur de l'espérance des Algériens et tant qu'on n'aura pas vraiment fait le choix de la démocratie et de la liberté, je crains que de tels événements ensanglantes éternellement l'Algérie.

JPE : Quand vous dites : "on n'a pas fait encore le choix", vous voulez dire les Algériens eux-mêmes, c'est leur affaire.

AM : Oui, Jean-Pierre Elkabbach, sauf qu'il ne vous a pas échappé qu'il y avait un pouvoir militaire et que la démocratie est un exercice assez difficile en Algérie.

JPE : Comme dans beaucoup d'autres pays, y compris du Proche-Orient.

AM : Bien sûr.

JPE : Merci.