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Chap
V : Guérir la Sécu
La suppression du déficit de la Sécurité
sociale passe-t-elle obligatoirement par une réforme
de son financement ?
Le vrai problème de notre protection sociale
n'est pas celui de son financement. C'est un problème
de responsabilité et de gestion. Il faut soigner
le mal à la racine, sinon les mêmes causes
produiront les mêmes effets. Qu'il y ait d'autres
possibilités de répartir les prélèvements
sociaux, c'est évident. Mais ce n'est pas là
que se situe
la solution à nos problèmes. La question
n'est pas de trouver des "trucs de financement" pour
boucher le trou de la Sécurité sociale,
mais d'engager la réforme du système pour
empêcher que de nouveaux trous ne se creusent.
La
solution passe-t-elle par un meilleur équilibre
entre les différentes sources de prélèvements
?
Il n'y a, hélas, pas d'alchimie de nos prélèvements
obligatoires susceptible de fournir, en taxant un peu
moins le travail un peu plus le capital ou encore les
revenus de remplacement, une solution miracle à
nos problèmes. Tout a été dit,
tout a été imaginé sur cette question.
"Y a qu'à" faire payer les machine, "y a qu'à"
taxer la pollution... La sagesse fiscale la plus élémentaire
nous a pourtant appris qu'au bout du compte ce sont
toujours les personnes qui payent les impôts.
Si vous décidez un impôt sur les vaches,
ce ne sont pas les vaches qui paieront... Cela étant,
je suis partisan, et ce, depuis toujours, d'une réforme
du financement de notre Sécurité sociale.
La clarification des responsabilités passe par
la clarification des financements.
Réformer
le financement de la Sécurité sociale
pour clarifier les responsabilités. Mais dans
quel sens ?
Il faut distinguer ce qui relève de l'assurance
et ce qui relève de la solidarité nationale.
C'est ainsi que les allocations familiales devraient
être financées par les impôts et
non par des cotisations assises sur les salaires. Car
la politique familiale relève à l'évidence
de la solidarité nationale. On ne s'assure pas
contre le risque d'avoir des enfants !
En revanche, se protéger contre la maladie, les
accidents du travail ou prévoir sa retraite relève
d'une logique de l'assurance ou de mutuelle. Même
si la loi impose une obligation d'assurance, des règles
de solidarité nationale, ainsi que la redistribution
entre les différents risques, les différentes
catégories de revenus, les familles et les générations.
Transférer une part des cotisations sociales
vers l'impôt, c'est aussi faire un partage entre
cotisations et impôts plus proche de celui de
nos partenaires. C'est permettre à notre protection
sociale de repartir sur de nouvelles bases, dans des
responsabilités et des financements clairement
définis, en réglant au passage l'épineux
problème des charges indues que l'Etat impose
à nos régimes de protection sociale.
Mais il faudra bien organiser un transfert des charges
sociales vers l'impôt ?
Attention aux illusions d'optique. Il est vrai que transférer
une partie des charges sociales vers l'impôt permet
de ne pas faire reposer notre système de protection
sociale sur le seul travail. Mais, à dépenses
sociales inchangées, je l'ai déjà
dit, il faut bien trouver des recettes de compensation.
La fiscalité n'est pas un Mécano que l'on
peut impunément assembler n'importe comment.
On a ainsi longtemps parlé de TVA sociale. Il
est séduisant de remplacer une part des cotisations
sociales par un prélèvement apparemment
assis sur les dépenses de consommation. Les importations
paieraient ainsi une partie de nos charges sociales,
a-t-on conclu un peu vite. Les économistes démontrent
que les choses sont bien différentes. C'est ainsi
qu'au Danemark, les charges sociales qui pèsent
sur le travail étant très faibles, la
TVA, qui finance le secteur social, atteint en contre
partie 25%. Mais, au bout du compte, le coût global
du travail du Danemark reste équivalent à
celui de la France. Et le Danemark n'inonde pas la France
de ses produits devenus moins cher. Si je suis partisan
d'un transfert d'une partie des charges sociales vers
l'impôt, c'est, je le répète, dans
un souci de clarification et d'efficacité, et
non pour de mauvaises raisons économiques.
Les
déficits cumulés de la Sécurité
sociale sur les deux dernières années
avoisinent 120 milliards de francs. C'est le fonctionnement
même de la Sécu qui semble en cause. Comment
un dossier aussi explosif a-t-il pu rester aussi longtemps
tabou?
Si la Sécurité sociale coûte chèr,
elle est chère aussi aux Français. Elle
est un symbole de notre République, elle appartient
à notre histoire. Elle a même été
un exemple en Europe. Les Français ont longtemps
cru qu'ils avaient la meilleure Sécurité
sociale du monde. C'était sans doute vrai, mais
c'est devenu faux aujourd'hui. Nous dépensons
plus que les autres, et, au bout du compte, nous sommes
moins bien remboursés. Le malade français
est celui qui paie de sa poche la plus grande partie
de ses frais médicaux : 18% pour 6 à 8
% en Allemagne. Et nous ne sommes pas en meilleure santé,
loin de là ! Les Français se situent au
treizième rang mondial pour leur espérance
de vie, au seizième rang pour la mortalité
infantile.
Depuis longtemps, nous aurions dû entreprendre
une profonde réforme de notre Sécurité
sociale et de notre assurance maladie. Mais on raconte
des histoires aux Français. On leur fait croire
qu'il ne faut surtout pas toucher au système,
car y toucher, ce serait casser la Sécurité
sociale.
Or, la seule chance de sauver aujourd'hui notre Sécurité
sociale, c'est de la réformer. A ne pas y toucher,
on va vers une protection sociale "peau de chagrin"
et une assurance maladie à deux vitesses. Les
déficits de la Sécurité sociale
ne font que traduire le déficit de réforme,
le déficit de courage, le déficit de responsabilité.
Pourtant,
ce n'est pas faute d'avoir monté plusieurs plans
de redressement ?
Treize plans en vingt ans ! Plan Durafour en 1975, Barre
en 1976, Veil en 1977, encore Veil en 1978, Barrot en
1979, Questiaux en 1981, Bérégovoy en
1982, Delors en 1983, Dufoix en 1985, Séguin
en 1986, Evin en 1988, Durieux-Bianco en 1991, et une
fois de plus Veil en 1993. "Croix de bois, croix de
fer ",
chaque plan est le dernier, celui qui va rééquilibrer
définitivement les comptes.
Qui est coupable ?
C'est comme dans un roman policier. A chaque chapitre,
on voit les différents suspects défiler.
Les médecins qui prescrivent comme des malades,
les malades qui se gavent de médicaments, l'hôpital
qui ne veut pas lâcher ses patients, les gestionnaires
de caisse qui ne savent pas compter. Il y a trop de
lits; pas assez d'infirmières, trop d'examens,
pas assez de scanners ! Autant de fausses pistes. Le
vrai coupable, c'est un système où personne
n'est responsable. Un système où trop
de gens ont intérêt à ce que rien
ne change.
J'ai retrouvé un article que j'ai écrit
en 1978 sur la crise (déjà) de notre système
de protection sociale. Les remèdes: "Clarifier
le financement", "distinguer plus clairement l'assurance
de la solidarité, la cotisation de l'impôt",
"donner une vraie autonomie aux caisses d'assurance
maladie" et "responsabiliser les acteurs". Depuis, le
temps a passé. Le diagnostic n'a pas changé,
les remèdes non plus, mais la situation s'est
aggravée. Nous nous sommes contentés de
prélever plus et de rembourser moins quand tous
les grands pays, à commencer par l'Allemagne,
ont engagé au cours de ces dernières années
des réformes profondes de leur protection sociale.
Cela
a permis de maintenir à peu près l'équilibre
du système...
Oui, mais à quel prix ! Une année, on
diminue les remboursements. L'année suivante,
on augmente les cotisations. De plus en plus souvent,
on fait les deux à la fois. Nos dépenses
de protections sociale dérivent depuis plusieurs
années au rythme d'un point de CSG en plus tous
les quinze mois. La conséquence de ces déremboursements
en série, c'est que l'ont renvoie de plus en
plus les Français sur les mutuelles et les assurances
complémentaires. Ce qui signifie très
concrètement qu'un grand nombre de familles modestes
n'ont plus les moyens de se garantir contre tous les
risques. On hésite à appeler le médecin
quand un enfant a la fièvre, et on ne va pas
chez le dentiste quand il le faudrait. La protection
sociale à deux vitesse, ce n'est pas un danger
pour demain. C'est une réalité d'aujourd'hui.
Lors
de la campagne présidentielle, Jacques CHIRAC
s'est élevé contre le rationnement des
dépenses de santé. Est-ce toujours d'actualité
?
Face à la dérive des dépenses de
santé, la première des tentation, c'est
bien évidemment le rationnement. Mauvais réflexe,
car il ne s'agit pas de rationner les dépenses
de santé, mais de rationaliser la gestion. Tous
les Français savent bien que le système
est mal géré. Ils sont les témoins
quotidiens des mille et un petits gaspillages de notre
système de santé, de l'arrêt maladie
de complaisance, de l'ordonnance saturée, des
examens répétés plusieurs fois,
des armoires à pharmacie remplis de médicaments
inutilisés. Au milieu de l'année 1995,
deux médecins ont été poursuivis
pour avoir délivré au même patient
plus de 180 ordonnances en deux ans, soit plus de 50.000
pilules. Les Français consomment dix fois plus
d'antimigraineux que les Allemands et vingt fois plus
de vasodilatateurs que les Anglais. Il ne s'agit donc
pas de faire des économies sur la santé
des Français, mais de mieux gérer notre
Sécurité sociale en favorisant des comportements
économiques, c'est-à-dire des comportements
responsables.
Comment
expliquer que ce système, l'un des plus coûteux
au monde, ait tant perdu en efficacité alors
que d'autres pays, comme l'Allemagne, ont pris avec
succès le problème à bras-le-corps
?
Les systèmes de protection sociale varient bien
sûr d'un pays à l'autre. Mais tous ont
connu ou connaissent une crise. Bien avant nous, d'autres
pays ont su engager les réformes dont ils tirent
aujourd'hui les bénéfice. C'est le cas,
par exemple, de l'Allemagne, du Royaume-Uni ou des Pays
Bas. Les Pays Bas ont procédé à
partir de 1987, et sur la base d'un rapport ambitieux
("la volonté de changer") confié à
l'ancien président de Philips, M. Dekker, à
une profonde réorganisation de leur système
d'assurance maladie. Les Allemands ont engagé,
depuis plusieurs années, une réforme en
profondeur, en encadrant les dépenses de santé,
et surtout en s'orientant vers une véritable
autonomie et une concurrence des caisses d'assurance
maladie.
Alors,
que faire ?
Aucune réforme n'est directement transposable.
Chaque pays a son histoire et ses pratiques. Mais elles
ont toutes un point commun : la responsabilisation de
ceux qui assurent et de ceux qui soignent. Il y a schématiquement
trois types de systèmes de santé dans
le monde :es systèmes dominés par des
assurances privées, comme aux Etats-Unis; des
systèmes de santé nationalisés
et fiscalisés, comme en Angleterre; enfin, des
systèmes paritaires, comme en Allemagne. En France,
nous avons développé un système
hybride : l'étatisation partielle, le paritarisme
déresponsabilisé et un renvoi de plus
en plus grand aux assurances privées et aux mutuelles.
Vous
rejetez le système américain ?
Oui. Je reste très attaché aux principes
de base du système social français : la
solidarité nationale, la non-sélection
des risques, l'égalité d'accès
aux soins. Ils sont incompatibles avec une organisation
à l'américaine.
Et
l'étatisation de l'assurance maladie ?
Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne voie pour
responsabiliser vraiment les acteurs du système
de santé. Je crois que la confiance dans la gestion
étatique a pris du plomb dans l'aile depuis les
désastres de la sidérurgie, du Crédit
Lyonnais ou d'Air France.
Vous
faites donc le choix du paritarisme ?
Avant de poser la question de savoir "comment mieux
gérer ?", il faut se poser la question de savoir
"qui va gérer ?".
De ce point de vue, je suis plutôt partisan d'une
gestion de type paritaire, car le choix du paritarisme
est celui qui correspond à l'histoire de notre
protection sociale. Mais il faut rénover notre
paritarisme, lui redonner sa chance, sans doute sa dernière.
Mais
le paritarisme n'est pourtant pas exempt de défauts?
Dans les ordonnances de 1967, le général
de Gaulle confiait aux différentes caisses la
responsabilité du financement de la protection
sociale et notamment la charge d'ajuster les cotisations,
si nécessaire. En réalité, cela
fait belle lurette que l'on ne sait plus qui est responsable
et qui gère. Le paritarisme est devenu un paritarisme
de façade. L'Etat a repris petit à petit
le contrôle global de l'assurance maladie. C'est
lui qui décide du développement des hôpitaux
et de l'évolution de leur budget, qui décide
du prix du médicament, des revalorisations tarifaires.
Résultat : un enchevêtrement de responsabilités,
une quinzaine de tutelles rien que pour l'hôpital.
Dans ces conditions, comment gérer efficacement
? En fait, la seule chose que gèrent vraiment
les caisses d'assurance maladie, c'est le personnel.
Si l'on veut sauver le paritarisme, il faut le transformer
en paritarisme de la responsabilité.
Qu'appelez
vous "paritarisme de responsabilité" ?
Actuellement, le champ du paritarisme syndical me semble
plus un partage territorial de type tribal : la CGC
gère l'assurance des cadres (AGIRC), le patronat
règne sur le 1% logement, la CFTC, origine chrétienne
oblige, les s'occupe des allocations familiales, le
chômage va plutôt à la CFDT tandis
que la maladie est l'empire de FO. Et les dernières
élections aux caisses d'assurances maladies remontent
à 1983 !
Un paritarisme de responsabilité passe d'abord
par une définition plus claire des responsabilités
des partenaires sociaux. Pour ma part, je les imagine
plus volontiers comme les garants des grands équilibres,
des grandes orientations et des principes fondamentaux,
sur le modèle des conseils de surveillance que
beaucoup d' entreprises ont mis en place.
Faut-il
décider de nouvelles élections ?
Au-delà du problème de responsabilité,
il y a un problème de légitimité.
Des élections générales de la Sécurité
sociale en 1996 permettraient d'assurer un nouveau départ.
Et, pour impliquer tous les Français, je pense
que ces élections devraient être des élections
libres, c'est-à-dire des élections où
les syndicats, qui représentent moins de 10%
des salariés et encore moins en ce qui concerne
les assurés sociaux, ne soient pas les seuls
à pouvoir faire acte de candidature. Il faut
savoir si l'on veut une réforme technocratique
ou une réforme démocratique ?
Mais
les gaspillages ne sont-ils pas aussi responsables du
déficit de la Sécurité sociale
?
Il est clair qu'aujourd'hui les médecins sont
incités à multiplier les actes médicaux
et les hôpitaux incités à remplir
leurs lits au-delà de ce qui est nécessaire.
Cela se traduit par des différences impressionnantes
de performances d'une région à l'autre
: les caisses d'assurance maladie de Douai ou d'Annecy
remboursent 6.000 francs par an et par assuré
contre près de 12.000 francs à Ajaccio
et Bastia. On observe des comportements invraisemblables
et moralement inacceptables : ainsi plus de 20.000 personnes
âgées dépendantes sont hospitalisées
dans des hôpitaux psychiatriques... Encore une
fois, les hommes ne sont pas en cause. C'est le système
qu'il faut reconstruire.
Dans
ce cadre, comment organiser la gestion de l'assurance
maladie ?
La caisse régionale d'assurance maladie a un
rôle essentiel à jouer. C'est au niveau
de la région en effet que l'on peut le mieux
organiser un réseau complet de soins. Il est
absolument nécessaire de créer une fonction
d'évaluation et de contrôle confiée,
de façon décentralisée, aux organismes
payeurs.
Ne demandons pas au malade d'être juge de l'efficacité
économique des dépenses de santé.
Pour lui, la santé n'a évidemment pas
de prix. Ce qu'il veut, c'est être bien soigné.
Ce n'est pas son métier que de connaître
le meilleur rapport qualité-prix du traitement
qu'on lui prescrit. Devenues autonomes et responsables,
les caisses pourront alors mieux gérer, négocier
avec les médecins, les hôpitaux, les cliniques,
des prestations de santé dans les meilleures
conditions. Elles pourront aussi développer aussi
des formes innovantes d'organisation de la médecine,
comme la chirurgie amubulatoire, les réseaux
de soins ou les cabinets de groupe.
Les professions médicales et paramédicales
ainsi que les établissements hospitaliers seront
en relation avec des professionnels capables d'évaluer
la qualité de leur prestations et de comparer
les prix. Bien entendu, d'une caisse à l'autre,
les dépenses ne dépendent pas seulement
de la qualité de gestion mais d'un certain nombre
de critères liés au profil de la population
assurée : l'âge, le sexe, les facteurs
de risque spécifique. Une caisse qui assure des
personnes plus âgés ou plus fragile doit
toucher davantage qu'une caisse dont les patients sont
plus jeunes. C'est le rôle de la caisse nationale
d'organiser cette péréquation de solidarité
nationale.
Renforcer
l'autonomie et la concurrence est donc gage d'efficacité
?
La plupart des économistes de la santé
vous le diront : la seule façon de faire des
économies intelligentes sans rationner les soins,
c'est d'établir une certaine forme de concurrence
entre les organismes qui assurent. Bien évidemment,
il ne s'agit pas d'une concurrence comme celle que l'on
rencontre dans le secteur marchand, mais de mécanismes
qui permettent de trouver le meilleur rapport prestations-cotisations.
C'est d'ailleurs sur ce schéma qu'ont été
réalisées dans d'autres pays les réformes
de santé et que des résultats ont pu être
obtenus. La logique est partout la même : l'organisme
assureur et payeur est en même temps l'organisme
qui va négocier au meilleur coût les prestations.
En Allemagne, par exemple, les caisses ont une autonomie
de gestion. A partir de 1996, eles seront progressivement
mises en concurrence. Les salariés pourront s'affilier
à l'organisme public ou privé de leur
choix. L' employeur devra verser les cotisations à
la caisse choisie. Je pense qu'en France, les mutuelles
et les assurances complémentaires devraient pouvoir
offrir des formules d'assurance complète, "au
premier franc" comme disent les spécialistes,
en respectant les mêmes principes d'égalité
devant les soins , de non-discrimination, de non-sélection
des risques et de solidarité nationale.
Peut-on
parvenir à une meilleure connaissance des coûts?
C'est indispensable et c'est possible. Toute l'expérience
internationale le montre. Cela fait d'ailleurs une quinzaine
d'années que l'on essaye d'introduire en France
dans les hôpitaux "le PMSI" (programme médicalisé
de système d'information) qui permet de mieux
connaître le coût des maladies et le prix
des soins. Une expérience grandeur nature vient
même de s'achever dans le Languedoc-Roussillon.
Mais il y a beaucoup de réticences à développer
de tels systèmes. Et pour cause : les dernières
études révèlent par exemple que
le coût d'une opération de l'appendicite
varie de 1 à 4 selon les établissements.
Aujourd'hui, les budgets des hôpitaux sont calculés
selon la technique de l'enveloppe globale encadrée
par un taux directeur. Autrement dit, si l'activité
médicale décroît, l'hôpital
vit dans l'opulence, et si l'activité de l'hôpital
explose, il est étranglé. Cela ne peut
pas marcher, comme n'a pas marché à une
autre époque le blocage des prix ou l'encadrement
du crédit.
Il y aurait beaucoup de bon sens, mais aussi beaucoup
d'économies à trouver, si on calculait
le budget des hôpitaux en fonction de leur activité
réelle et non sur la base de l'actuelle technique
de l'enveloppe globale. De même, il est invraisemblable
que la France, pourtant pionnier de la carte à
puce, soit aujourd'hui en retard par rapport à
l'Allemagne, pour l'utilisation de cette carte dans
le domaine de la danté, qui permettrait de constitue
une sorte de dossier médical portatif remplacant
la feuille d'assurance maladie, et de rationaliser la
gestion. Et tout cela, dit-on, parce que l'on craint
que le projet baptisé "Cesam vital" ne supprime
de la paperasserie et donc aussi des emplois.
Des
économies importantes sont-elles possibles ?
Si j'en crois les propos récents du Premier Président
de la Cour des Comptes, Pierre Joxe, les économies
se chiffreraient en dizaines de milliards de Francs,
voir en centaines. Il y a 3 ans, un rapport célèbre
qui a provoqué beaucoup de vagues, le rapport
Beraud, estimait les surcoûts à 20% des
dépenses, soit une centaine de milliards.
Dans
ces conditions, qu'attend-on pour mettre en oeuvre la
réforme ?
Nous voici à l'heure de vérité.
Le moment des décisions fortes est venu. J'ai
évoqué il y a un instant la litanie des
plans de redressements qui n'ont pas redressé
grand chose. Je pourrais de la même façon
énumérer la liste des projets de réforme
de la Sécurité sociale : les rapports
Teulade en 1989, Moreau en 1991, Beraud en 1992, Joly
en 1993, Soubie en 1993, Soubie encore avec Prieur et
Porthos en décembre 1994. Tous les éléments
pour décider sont là, il n'y avait guère
besoin d'organiser un nouvel "interville" de débats
et de forums pour trouver les bonnes réponses.
Mais
de telles réformes sont-elles acceptables par
les intéressés ?
Pour que la réforme soit acceptée, il
faut faire en sorte que chacun y trouve son intérêt.
Loin de moi l'idée d'une réforme autoritaire
qui consisterait à dire : voilà désormais
les bons tarifs de remboursement, les hôpitaux
que l'on ferme et ceux que l'on garde, les enveloppes
financières dans lesquelles nous vous enfermons.
Il ne s'agit pas d'imposer la solution d'en haut mais
de permettre aux différents acteurs de découvrir,
dans l'exercice de vraies responsabilités,
les bonnes solutions. Par exemple, l'hôpital,
devenu autonome, pourra mieux organiser sa charge de
travail, disposer de responsabilités accrues
et, au bout du compte, de moyens supplémentaires
pour récompenser les médecins et les agents
hospitaliers. Le problème d'un directeur d'hôpital,
aujourd'hui, ce n'est pas de bien gérer, mais
de rester dans l'enveloppe. C'est d'ailleurs l'ancien
directeur des hôpitaux, Jean de Kervasdoué,
qui le dit : il n'y a de solutions que dans l'autonomie
complète des établissements.
L'autonomie
des hôpitaux, d'accord. Mais cela suffit-il pour
diminuer le nombre de lits qui, on le sait, sont trop
nombreux ?
On n'a pas construit des hôpitaux pour créer
des emplois ou animer la vie locale, mais pour répondre
le mieux possible à des besoin de santé.
Or, du strict point de vue de la santé, il est
certain que nous avons plusieurs dizaines de milliers
de lits d'hôpitaux en trop. Savez-vous que dans
les pays les plus avancés, 55 % des opérations
chirurgicales se déroulent en entrant le matin
à l'hôpital et en sortant le soir. C'est
ce que l'on appelle "l'hôpital de jour". En France,
ce taux ne dépasse pas 15 %. Pourquoi ? La qualité
de l'intervention n'a absolument rien à voir.
Mais les directeurs d'hôpitaux et les chefs de
services sont jugés sur leur capacité
à remplir les lits. Résultat : les infirmières
sont surmenées et l'on recrute à tour
de bras des jeunes et des moins jeunes sous-payés
par le biais de Contrat Emploi Solidarité. Un
autre exemple ? Le responsable de l'action sociale de
mon département d'Ille-et-Vilaine m'expliquait
récemment que les grands handicapés étaient
accueillis au Centre Hospitalier Universitaire de Rennes,
moyennant une dotation de plus de 700 000 F par an.
Même si beaucoup d'entre eux préféreraient
un logement adapté, avec des services adaptés,
en milieu ouvert, dans des maisons que le département
est capable de construire et de gérer et où
le coût serait de l'ordre de 220 000 F par an.
Mais, dans le premier cas, c'est à l'assurance
maladie de payer. Dans le deuxième, au Conseil
général. Et cela ne se fait pas.
C'est donc à une réorganisation d'ensemble
qu'il faut procéder. Mais cette réorganisation,
bien sûr, pour être acceptée, ne
doit pas s'effectuer sans contrepartie. Donnant-donnant.
Si l'on développe la chirurgie de jour et l'hospitalisation
à domicile, si l'on utilise les lits excédentaires
autrement, on dégage du même coup des économies
qui doivent permettre pour une part de financer de nouveaux
projets et les adaptations nécessaires.
Faut-il,
comme en Grande-Bretagne, imposer au malade le choix
de son médecin ?
Les Français sont très attachés
à la liberté de choix. C'est pourquoi
le système d'affectation autoritaire du médecin
n'est pas transposable en France. Cela étant,
un malade doit comprendre qu'il ne peut aller voir systématiquement
plusieurs médecins pour comparer leurs diagnostics.
Il faut une limite et ne pas autoriser un patient, comme
cela s'est vu, à consulter 11 praticiens la même
semaine. Le carnet de santé est une bonne mesure.
Il existe déjà pour les enfants et pour
les plus de 70 ans. Il doit à l'évidence
être étendu. Il est également possible
de développer des formules - cabinets de groupe
ou réseaux de soins - qui permettent de rémunérer,
comme dans d'autres pays, un ensemble de praticiens
selon un système les autorisants à gérer
les budgets-santé des patients qui leur font
confiance. Ils sont ainsi intéressés à
la bonne santé du malade et on avantage à
choisir les meilleurs soins, ou les meilleurs examens,
au meilleur coût. Tout le monde s'y retrouve :
le malade, le médecin et l'assurance.
Puisque
vous parlez de libre choix, faut-il contraindre les
médecins à mieux choisir les médicaments
en privilégiant les moins chers ?
Il faut que les médecins aient intérêt
à faire des choix économiques, c'est-à-dire
à prescrire, à qualité égale,
le médicament le moins cher, en commençant
par ce qu'on appelle les "médicaments génériques".
Mais, je le répète, on ne réussira
pas la réforme en mettant un policier derrière
chaque malade ou chaque médecin, ou un contrôleur
derrière chaque ordonnance, mais en créant
un système qui favorise les comportements responsables.
L'autre grand dossier de la protection sociale concerne
les retraites. Depuis la réforme de 1994, on
demande aux salariés du secteur privé
de travailler 40 ans avant de bénéficier
de la retraite, alors que 37,5 ans suffisent pour la
fonction publique. Cette différence est-elle
justifiée ?
J'ai, en effet, posé la question et, visiblement,
c'est un sujet qui fâche ! Notre système
de retraite est organisé selon le principe de
la répartition. Ce sont les actifs qui financent
en direct les retraités. Il n'y a pas de petit
"cochons roses" dans lesquels les français stockent
leurs cotisations de retraites et qu'ils casseront le
jour venu. Pour fonctionner, notre système exige
qu'il y ait suffisamment d'actifs cotisants par rapport
au nombre de retraités. Aujourd'hui, selon le
dernier rapport du Plan, il y a 1,75 cotisants pour
un retraité. Ce taux devrait descendre à
1,22 en 2 015. Et dans le plus sombre des scénarios
il ne resterait plus, en 2040; que 1,1 cotisant pour
un retraité.
Michel Rocard, lorsqu'il était Premier ministre,
avait affirmé qu'il y avait dans ce dossier de
quoi faire sauter plusieurs gouvernements. Après
lui, Edouard Balladur a engagé une réforme
importante en 1993. Les salariés vont devoir
travailler plus longtemps - 40 ans au lieu de 37,5 ans
auparavant - et leur retraite sera calculée sur
le traitement perçu, non plus sur la basre des
10 mais des 25 meilleures années, ce qui réduit
le montant de la retraite perçue.
Seulement voilà, cette réforme n'a été
appliquée qu'à une partie des salariés
français. D'autres ont été "épargnés",
parmi lesquels les fonctionnaires et d'innombrables
régimes spéciaux, à commencer par
celui des parlementaires. Est-ce équitable ?
C'est en tout cas mal perçu, mal compris par
toute une partie de la population active. Pour ma part,
j'estime qu'il faudra poursuivre la réforme des
retraites autour d'un principe simple : à retraite
égale, cotisation égale.
A
la SNCF, on dénombre un actif pour deux retraités,
et dans les mines, un pour dix. Comment sortir de ce
piège qui ruine les entreprises concernées
?
Les mineurs de fond, les "roulants", les conducteurs
de locomotive à vapeur, se sont vu reconnaître,
il y a bien longtemps, au moment ou leurs conditions
de travail le justifiaient, des droits bien mérités
à une retraite anticipée. Depuis, tout
le monde le sait, les conditions de travail se sont
considérablement améliorées alors
que les droits sont restés. Une remise à
plat s'impose, même si elle doit être conduite
avec prudence et progressivité. Ces droits acquis
sont pour l'essentiel ce que l'économiste Jacques
Rueff appelait de "faux droits". Qu'il s'agisse de salaires
gagés sur une hypothétique croissance,
de retraites non provisionnées ou sans contrepartie
d'activités, notre société a d'autant
plus facilement distribué qu'elle n'avait pas
à payer tout de suite. Tout se passe au fond
comme si on avait distribué davantage de billets
de loterie gagnants qu'il n'y avait d'argent dans la
caisse.
Pour
financer les droits acquis, on a donc hypothéqué
jusqu'aux salaires qui seront payés demain ?
Les écologistes nous ont appris à parler
du droit des générations futures en matière
d'environnement. Je suis partisan d'un droit des générations
futures en matière économique. Nos enfants
doivent avoir le droit de ne pas supporter une dette
excessive, le coût des erreurs et des facilités
financières de notre génération.
Cette société semble avoir choisi l'irresponsabilité
illimitée, en tirant un crédit sur les
générations à venir !
Puisqu'on
voit bien la limite du système actuel de retraite
par répartition, pourquoi ne parvient-on pas
à développer vraiment un système
complémentaire de retraite par capitalisation?
La répartition, c'est le financement de votre
retraite par le salaire de vos enfants. La capitalisation,
c'est le financement de votre retraite par votre épargne.
L'une n'est pas l'ennemi de l'autre, et la seconde doit
être développée pour compléter
la première. Il n'est évidemment pas question
de substituer la capitalisation à la répartition.
car les actifs devraient alors payer deux fois : pour
les retraités d'aujourd'hui et pour leur propre
retraite de demain. Ce seul argument plaide pour le
maintien d'un système de répartition,
également justifié par la solidarité.
Mais pourquoi interdire aux salariés la possibilité
de se doter d'une retraite complémentaire, comme
cela existe pour les fonctionnaires, avec le système
Prefon, ou pour les non-salariés, avec le système
que j'ai introduit en 1994?. J'ajoute que, au moment
où l'Etat réduit les avantages de l'assurance-vie,
il serait logique d'en profiter pour inciter les Français
à développer leur épargne retraite.
L'économie a besoin de l'épargne des salariés,
petits ou grands.
Les "fonds de pension" qui recueillent cette épargne
peuvent l'investir dans l'économie active. C'est
une épargne de long terme, stable, adaptée
aux besoins en fonds propres des entreprises. La plupart
des grands pays ont su appuyer leur développement
économique par ce moyen. Les fonds de pension
y jouent de surcroît un rôle de censeur
particulièrement actif, pour l'intérêt
des retraités et pour celui du système
capitaliste. Indiscutablement nous avons besoin d'un
tel système.
Comment
s'assurer que les fonds de pension voient le jour ?
Et faut-il d'ailleurs les appeler fonds de pension ?
Cette appellation est comprise par le monde entier,
à l'exception des syndicats français.
Appelons cela "épargne-retraite, épargne-longue"...
Peu importe l'étiquette !
Comment
les mettre en place, et avec quelles garanties ?
Faire vite et faire simple, puis laisser le système
évoluer. Tel était mon objectif à
Bercy. Il n'est pas nécessaire de réinventer
toute une réglementation. On sait gérer
l'épargne longue, l'assurer et même la
réassurer, le code des assurances est là
pour çà. On sait inciter les Français
à placer leur épargne dans des fonds de
pension, en franchise d'impôts. Je l'ai fait pour
les travailleurs indépendants. On peut perfectionner
le système en utilisant les mécanismes
d'épargne salariale et de participation aux résultats
de l'entreprise. La solution est évidente, pourquoi
attendre !
Certains
critiquent le principe d'une "sortie en rente" ?
Nous avons trop connu l'inflation pour oublier qu'elle
spolie le rentier. Ce réflexe peut persister
chez les épargnants et il faut les rassurer.
En même temps, les épargnants n'aiment
pas figer complètement leurs capitaux. Mais le
principe des fonds de pension, c'est bien de distribuer
une pension, et la vocation de l'épargne-retraite
est de distribuer une retraite complémentaire
de la répartition.
Mais
la limite de la retraite par répartition se fait
déjà sentir...
Je crois qu'il y aurait intérêt à
transformer la retraite par répartition en retraite
par point. Cela existe déjà pour les retraites
complémentaires des cadres.Ce qui faciliterait
des retraites à la cartes et ouvrirait sans doute
des passerelles entre les retraites par répartition
et les retraites par capitalisation.
D'une
façon générale la faiblesse de
notre démographie ne menace-t-elle pas nos retraites
?
Le vieillissement de la France ne menace pas seulement
l'équilibre de nos retraites mais aussi la croissance.
La facture des "frais généraux" du pays
sera d'autant plus importante qu'elle pèsera
progressivement sur un nombre toujours plus restreint
d'actifs. Une dynamique démographique est une
condition nécessaire à l'expansion économique
et au rayonnement de la France. C'est de plus une des
conditions d'une bonne intégration de l'immigration.
Au surplus, il est à craindre que, derrière
notre déclin démographique, ne se profile
une sorte de "guerre des âges", dans la mesure
ou le corp électoral sera de plus en plus vieillissant.
Je ne crois pas cependant à la fatalité.
Toutes les études montrent que le désir
d'avoir un enfant est supérieur à la natalité
réelle. Je crois possible un regain de la démographie
fondé sur la confiance retrouvée dans
l'avenir, et sur quelques mesures destinées à
assurer le renouveau de notre politique familiale.
Ce
renouveau passe-t-il par la proposition d'un salaire
pour la mère au foyer dont on parle beaucoup
et qui n'a jamais abouti?
Je n'aime pas l'expression de salaire maternel, qui
laisse entendre que les mères de familles exercent
une mission de service public rétribué
par l'Etat. Je préfère la notion de libre
choix et l'idée d'une allocation de libre choix.
Derrière cette querelle de mots, il y a sans
doute une vision différente de la femme dans
la société.
Mais, puisque nous parlions des retraites, j'ai, depuis
quelques temps déjà, engagé une
réflexion visant à étudier comment
nous pourrions lier notre politique familiale à
notre système de retraite par répartition.
Dans le cadre d'un régime de retraite par points,
les familles verraient leur retraite valorisée
en fonction de leur contribution au renouvellement des
générations, c'est-à-dire en fonction
du nombre de leurs enfants. Ainsi, l'investissement
dans la jeunesse, qui garantira les retraites futures,
se verrait en quelque sorte récompensé,
voire stimulé. Ces droits de retraite supplémentaire
pourraient être partiellement anticipés
lorsque le père ou la mère choisirait
de suspendre son activité professionnelle pour
élever ses jeunes enfants.
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