Informatique
: les « profs en silicium » au banc
d'essai
par
Michel Alberganti
Le
Monde, mercredi 29 septembre 1999
De
nouveaux acteurs pédagogiques associant
intelligence artificielle, informatique,
multimédia et Internet sont en cours
de mise au point.
Ces professeurs virtuels pourraient servir
de tuteurs aux élèves ou
prêter main-forte aux enseignants
pour les tâches les plus ingrates.
Votre
niveau n'est pas encore suffisant pour le passage
en seconde. » Marc est déçu.
Il vient de recevoir les résultats de son
contrôle automatique de mathématiques.
Sur l'écran d'ordinateur, les commentaires
ne sont pas fameux : « Vous ne maîtrisez
pas les changements de représentation,
c'est-à-dire le lien entre l'algébrique
et le numérique. » En fait, Marc
n'est guère surpris par ce diagnostic.
Billy, son compagnon virtuel à qui il a
lui-même enseigné le maniement des
formules et des graphiques, a échoué
aux derniers tests... Il va devoir analyser en
détail le corrigé des exercices
et revoir l'apprentissage de son compagnon. Désormais,
l'élève se transforme en professeur
vis-à-vis de son double virtuel. Assistant
corvéable à merci, Billy fait office
de miroir sans pitié du degré d'assimilation
de son « maître ».
Une
telle scène semble relever de la pure fiction.
Il n'en est rien. Les outils nécessaires
existent déjà dans les laboratoires.
Billy a été créé par
l'université Valderbilt, à Nashville
(Tennessee). Le système de mesure automatique
du niveau en mathématiques à la
sortie de
la classe de troisième, baptisé
Pépite, est développé par
l'équipe de Stéphanie Jean à
l'université du Maine, au Mans.
Les
chercheurs en intelligence artificielle
(IA) concoctent ainsi toute une panoplie de créatures
virtuelles : professeurs, compagnons, tuteurs
et autres assistants... Ces nouveaux acteurs pédagogiques
semblent capables de bouleverser en profondeur
les méthodes
d'enseignement. Pour le monde de l'éducation,
une profonde révolution s'annonce. A côté
de l'apparition des clones virtuels de professeurs,
le spectre réformateur que fait planer
sur son administration Claude Allègre,
ministre de l'éducation nationale, de la
recherche et de la technologie, fait figure d'épouvantail
à moineaux.
Au
mois de juillet, une conférence internationale
sur les applications de l'intelligence artificielle
à l'éducation (AIED 99) s'est tenue
pour la première fois en France, au Mans.
Elle a rassemblé environ trois cents participants
en provenance d'une trentaine de pays différents.
Les chercheurs ont tenu une bonne centaine de
conférences devant un public essentiellement
constitué par leurs pairs.
Dans un climat de discrétion confinant
à l'indifférence générale,
les informaticiens s'en sont donné à
coeur joie, les équipes d'Amérique
du Nord en tête.
«
Par rapport aux Etats-Unis, nous manquons, en
France, de programmes globaux de recherche, de
travaux fondamentaux et pluridisciplinaires financés
sur le long terme », déplore Monique
Grandbastien, professeur à l'université
Henri-Poincaré de Nancy-I, où elle
dirige une équipe de chercheurs dans ce
domaine. Ce décalage avec les travaux américains
est d'autant plus préjudiciable que la
recherche française, à laquelle
collaborent des équipes à Nancy,
Grenoble, Toulouse, Pau, Lyon, Nantes, Nîmes
ou Paris, est internationalement reconnue. En
témoigne le choix de la ville du Mans pour
l'organisation du congrès AIED 99, qui
se tient tous les deux ans, alternativement, sur
trois continents (Asie, Amérique, Europe).
Dans
le monde entier, des équipes de chercheurs
créent de nouveaux outils pédagogiques,
associant intelligence artificielle, informatique,
multimédia et Internet, destinés
à assister les enseignants, voire à
les remplacer dans certaines tâches.
Outre l'adaptation des disciplines enseignées
à l'ordinateur, les travaux doivent relever
un défi majeur : reconstituer entre l'ordinateur
et l'élève une relation s'approchant
le plus près possible du rapport humain.
La solution qui semble s'imposer fait appel à
des personnages virtuels, les agents, véritables
auxiliaires pédagogiques de plus en plus
évolués qui s'attellent à
la rude tâche d'aider les élèves
à apprendre.
Les
créatures peuvent jouer de multiples rôles.
Elles endossent la peau du professeur, celle de
l'élève ou se transforment en agent
de renseignement. Les chercheurs exploitent toutes
les variations possibles d'une situation, l'élève
face à la machine, plus proche de la
leçon particulière que du cours
collectif dispensé dans une classe. Poussant
cet avantage beaucoup plus loin que les CD-ROM
éducatifs, ils explorent des stratégies
pédagogiques inapplicables dans le cadre
de l'enseignement classique. Grâce à
l'intelligence artificielle, les agents virtuels
analysent de plus en plus finement les réactions
des élèves, scrutant le moindre
signe d'incompréhension ou d'ennui. Insensibles
à la fatigue et à la lassitude,
ils varient leurs techniques d'enseignement jusqu'à
identifier, pour chaque élève, celle
qui donne les meilleurs résultats.
Lisa
Ann Scott et Frederick Reif témoignent
ainsi d'une réussite spectaculaire. Ces
chercheurs du Centre pour l'innovation dans l'apprentissage
de l'université Carnegie-Mellon, à
Pittsburgh (Pennsylvanie) ont testé l'efficacité
d'assistants personnels d'enseignement (Personal
Assistants for Learning, ou PAL) sur l'application
des lois de Newton. « Les cours dispensés
par les PAL se révèlent presque
aussi efficaces que des leçons particulières
données par des professeurs expérimentés.
Ainsi la quasi-totalité des élèves
les ayant utilisés ont réussi le
test, c'est-à-dire qu'ils ont obtenu un
résultat supérieur à 65 %.
Par comparaison, environ la moitié des
étudiants, de niveau et de motivation équivalents
mais ayant suivi un cours classique, ont échoué
», expliquent-ils. Selon eux, les étudiants
aiment bien les PAL, dont ils apprécient
l'aide. Au Centre de technologie éducative
de l'université Valderbilt, à Nashville,
l'équipe de Sean Brophy se concentre sur
les assistants capables d'apprendre (Teachable
Agents, ou TA).
«
Si les agents ont reçu un enseignement
correct, ils sont capables de résoudre
les problèmes qu'on leur pose ; sinon,
cela signifie qu'ils ont besoin de cours supplémentaires
», indique le chercheur. Transformés
en enseignants, les élèves doivent
donner à leur TA,
dont Billy est une des premières concrétisations,
l'ensemble des informations nécessaires
pour construire des courbes. « Une fois
défini, le graphique fait partie intégrante
de la base de connaissances de Billy »,
explique Sean Brophy. Mais la moindre erreur conduira
l'agent à se tromper lorsqu'il appliquera
ses connaissances pour résoudre un problème.
Afin de tester les aptitudes de Billy, l'élève
peut faire appel à une simulation, c'est-à-dire
un programme de test. En cas d'échec, il
va devoir chercher la source de l'erreur. En langage
informatique, cela s'appelle « déboguer
» le programme. Appliquée à
l'enseignement, cette tâche se révèle
particulièrement formatrice puisqu'elle
contraint l'élève à comprendre
en profondeur le sujet qu'il étudie.
Mais
les chercheurs ne s'arrêtent pas là.
Ils introduisent dans Billy un paramètre
de comportement. Suivant l'option choisie, l'agent
peut répondre rapidement pour témoigner
d'une grande confiance en lui, ou prendre son
temps « en vérifiant cinq fois ses
réponses ».
Pourquoi introduire une telle complexité
? « Nous voulons que les étudiants
comprennent que ces dispositions ont une grande
influence sur le résultat obtenu, indépendamment
du degré de savoir », répond
le chercheur. Sean Brophy estime que l'analyse
des interactions entre comportement et connaissances
peut conduire à la définition de
« critères de performance ».
Augmenter
l'efficacité de l'apprentissage peut également
passer par l'amélioration des méthodes
de recherche de l'information. Au-delà
d'Internet, Julita Vassileva et l'équipe
du département de sciences informatiques
de l'université canadienne de Saskatchewan
ont
imaginé une communauté de créatures
virtuelles échangeant des informations
au profit de leurs propriétaires, les étudiants
d'un campus universitaire. Un agent du projet,
baptisé I-Help, est attribué à
chacun d'eux.
Dans
cette société hybride, les créatures
virtuelles partent à la recherche d'informations
dans les bases de données de l'université
mais également auprès des autres
étudiants... par l'intermédiaire
de leurs propres agents. Un troc s'établit
qui induit l'apparition d'une économie
de marché. Pas question de n'avoir rien
à offrir si l'on veut bénéficier
des ressources disponibles. Attention aux faillites
!
« Nous travaillons sur des outils de simulation
destinés à prédire le comportement
d'ensemble du système », explique
Julita Vassileva.
De
tels travaux ont-ils des chances réelles
d'aboutir dans les prochaines années ?
Il n'est pas interdit de le penser lorsqu'on entend
Lewis Johnson, directeur du Centre de recherches
avancées en techniques éducatives
(Carte) à l'université de Californie
du Sud (USC), parler de ses projets. Avec son
équipe, il a créé Steve et
Adele. Le premier fait appel à un univers
en trois dimensions pour former les futurs techniciens
destinés aux salles des machines des navires
de la marine américaine.
La
seconde, Adele (Agent for Distance Learning),
a commencé sa carrière d'enseignante
par la médecine, en particulier la formation
au diagnostic des futurs médecins du service
des urgences. Vêtue d'une blouse blanche
dans un coin de l'écran, elle veille sur
le déroulement de l'opération et
intervient en cas de dérapage pour répondre
à des questions ou prodiguer des conseils.
« Adele s'attaque aujourd'hui à l'instruction
des infirmières ainsi qu'à celle
du public qui cherche à s'informer sur
certaines maladies », indique Lewis Johnson.
Le
« père » d'Adele pourrait bien
devenir un des premiers chercheurs à commercialiser
des professeurs virtuels. « Nous sommes
en cours de négociation avec l'industrie
pharmaceutique, qui s'intéresse aux technologies
pouvant faciliter la distribution d'informations
sur les nouveaux médicaments auprès
du personnel médical et des patients »,
annonce-t-il. La chirurgie dentaire et les professeurs
de chimie sont également intéressés.
Fort de ces débouchés, Lewis Johnson
s'apprête à sauter le pas en créant
une entreprise dédiée à la
commercialisation de ses agents pédagogiques.
« Les premières applications concerneront
la formation professionnelle », indique-t-il
en précisant avec réalisme que «
les écoles ont moins de moyens financiers
».
Moins
élaboré sur le plan multimédia,
le système d'aide à l'apprentissage
de l'algèbre développé par
Jean-François Nicaud, professeur d'informatique
à l'université de Nantes, pourrait
suivre la même voie. « Nous cherchons
à transformer notre projet en un produit
largement diffusé au niveau mondial »,
assure-t-il. La France compte déjà
un succès commercial majeur dans ce domaine
avec Cabri-Géomètre, un logiciel
d'aide au raisonnement géométrique.
Si
leur apparition dans le paysage éducatif
semble inéluctable, les enseignants virtuels
concurrenceront-ils les professeurs réels
? Martial Vivet, précurseur de l'application
de l'intelligence artificielle à l'éducation
en France et professeur au Mans, déclare
ne pas
croire à l' « enseignant en silicium
». Il plaide pour la complémentarité
entre agents virtuels et professeurs en chair
et en os. Lewis Johnson envisage néanmoins
une réduction des effectifs du corps enseignant,
sans en préciser l'ampleur. Le Canadien
Claude Frasson, professeur à l'université
de Montréal et directeur du laboratoire
Heron, qui travaille sur les agents intelligents,
fait partie des rares extrémistes qui prédisent
une forte automatisation de l'enseignement. Mais,
estime-t-il, « les professeurs conserveront
un rôle essentiel dans la conception des
cours et dans l'évaluation des connaissances
acquises destinées à l'attribution
des diplômes ».
Seule
certitude, les agents pédagogiques feront
partie des acteurs de l'école de demain.
Ils déchargeront les professeurs de la
part la plus ingrate de leur travail en leur prêtant
main forte dans le suivi des exercices, la répétition
des cours et l'évaluation du niveau des
élèves. L'enseignant humain pourra
enfin se concentrer sur le coeur de son métier
: la pédagogie. D'où l'urgence de
renforcer cette compétence. Les professeurs
seront ainsi mieux préparés à
affronter la concurrence de Billy, Steve, Adele
et les autres...
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