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Connaissez-vous
Frédéric Bastiat ?
Jacques Garello Les Echos 26 mars 2001 Cette année marque le bicentenaire de la naissance de Frédéric Bastiat. Pourquoi ne pas lui rendre hommage et, à cette occasion, écouter ses conseils ? Bastiat n'a-t-il pas été récemment traduit en chinois pour guider les premiers pas de l'empire de Mao sur le chemin de la liberté ? Mais, comme nul n'est prophète en son pays, Bastiat demeure inconnu chez nous, alors même que c'est dans les oeuvres de l'économiste français que l'on trouve la réponse aux grands défis de la société contemporaine. Voilà pourquoi j'ai pris l'initiative de faire rééditer " Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas ", collection choisie de textes de notre grand libéral. Vous trouverez dans cette anthologie tout ce qu'on peut dire sur l'explosion de la Sécurité sociale, sur les conséquences des trente-cinq heures et du traitement social du chômage, sur la mondialisation et les antimondialistes, sur les privilèges et les grèves de la fonction publique, sur la corruption et les affaires, sur les énarques, sur les syndicats et les groupes de pression, sur les promesses électorales, sur la bureaucratie. Mais vous serez aussi enthousiasmé par le souffle, par la foi qui anime ces pages. Quelle cause Bastiat a-t-il ainsi épousée, qui le dévore et vous transporte ? C'est la cause du peuple, des petites gens, de ceux qui ont tout à gagner du progrès des sciences et des techniques, mais qui en seront finalement exclus par la volonté cupide de ceux qui gouvernent. Et pourquoi donc ? Parce que les gouvernants sont eux-mêmes sous la pression des José Bové de tous les temps, la pression des producteurs.Délibérément, Frédéric Bastiat se met du côté de la majorité silencieuse des consommateurs. A mon humble connaissance, il est, avec son mentor Richard Cobden, le seul économiste du XIXe siècle à avoir pris ce parti. Les uns vantaient les mérites et flattaient les intérêts des financiers (Ricardo), des entrepreneurs (J.B. Say), des " travailleurs " (Marx). Seul Bastiat s'est battu pour la masse informe et inorganisée des consommateurs. Prendre le parti du consommateur, c'est se mettre du côté de ceux qui n'ont jamais droit à la parole, qui ne sont jamais entendus dans le débat public. Celui-ci se réduit aux seuls groupes de producteurs dûment organisés, capables de peser sur le budget public ou la législation pour obtenir des privilèges, c'est-à-dire des passe-droits, des passe-concurrences, appelés encore " rentes " : ce n'est pas le client qui fait la loi, c'est le législateur. Loi du marché ou loi de l'Etat ? Le conflit est permanent. En France, il a tourné pour l'instant en faveur de l'Etat. Mais l'Etat français est épuisé, harassé, il ne sait plus où donner de la tête parce qu'il n'a plus assez d'argent pour tenir toutes ses promesses, pour entretenir toute sa clientèle ; il lui reste la législation, mais elle se heurte à son tour aux engagements internationaux que la France a contractés vis-à-vis de l'Europe et du reste du monde : la mondialisation, quelle catastrophe! Voilà donc les gens pour lesquels Bastiat se mobilise, et pour lesquels ses disciples actuels se battent aujourd'hui : ceux qui veulent vivre dignement de leurs oeuvres, de leurs mérites et de leurs sacrifices, comme travailleurs, entrepreneurs, épargnants. Ceux qui n'attendent rien de privilèges et d'exemptions réservés aux amis et aux serviteurs du pouvoir. Bastiat n'est ni du côté des riches (car il en est de bons et de mauvais), ni du côté des puissants (car ils cherchent surtout à conserver ou renforcer leur puissance), ni du côté des agitateurs (car ils font usage de la violence pour obtenir des rentes aux dépens des autres). Il est du côté du peuple, de l'immense majorité faite des gens consciencieux mais silencieux, honnêtes mais volés, vertueux mais démodés. A la Chambre des députés, où il a été élu en 1848, Bastiat n'a voulu siéger ni à droite ni à gauche. Ce clivage ne l'intéressait pas et il a pris des coups des deux côtés, parce que la droite conservatrice défend des positions acquises qui ne perdurent que par protection, et que la gauche révolutionnaire entend remplacer les protections anciennes par des nouvelles, on change seulement la caste des protégés. Le vrai clivage est entre ceux qui vivent par l'Etat et ceux qui font vivre l'Etat, entre ceux qui mangent et ceux qui se font plumer : dramatique inégalité, scandaleuse inégalité, que nul statisticien de l'Insee ne mesurera jamais, mais qui empoisonne la vie quotidienne des Français, qui contient en germe des affrontements qui seront de plus en plus violents, des ruptures de plus en plus nettes (notamment entre les générations). Pour préserver la paix intérieure, pour établir l'harmonie sociale, il est plus que jamais nécessaire d'écouter et de suivre Bastiat. Vous dirai-je enfin que la lecture de Bastiat est un bain de jouvence, de fraîcheur, tant la plume de notre économiste est alerte, vive, acerbe parfois, humoristique toujours ? Les images sont d'un réalisme étonnant. Le verbe est puissant, la faconde est celle des Landais et des Basques. La phrase est limpide. Ces textes ne constituent pas un traité soporifique et savant, ils sont brefs, enchaînent des pamphlets, des slogans et des maximes dont la plus célèbre demeurera sans doute : " L'Etat est cette grande fiction sociale à travers laquelle chacun essaie de vivre aux dépens de tous les autres. " (1) La deuxième édition est publié chez Romillat, 70 francs. Elle est due à l'initiative de l'Aleps (01.43.80.55.18 ou www.libres.org). |